Le Républicain Lorrain
Textes : Valérie Richard et Frédéric Plancard ; photos : Séverine Kichenbrand ; illustrations : Support ERV.
Né dans le camp de Ravensbrück : «  Ça me perturbe encore  »

 

Guy Poirot, né en 1945 dans le camp de concentration de Ravensbrück, raconte le destin de sa mère résistante et déportée. Le Lorrain transmet aujourd’hui la mémoire des femmes et enfants victimes du nazisme.

«  Il faut que je te dise… » C’est par ces mots que Pierrette Poirot, à l’âge de 95 ans, a commencé à évoquer Ravensbrück avec son fils Guy. Et surtout à lui expliquer les conditions de sa naissance dans ce camp de concentration situé à 80 km de Berlin, le 11 mars 1945. Ce n’était pas vraiment un secret, Pierrette discutait librement de cette période avec ses amies devant lui. Mais jamais directement avec lui. « Je ne l’ai jamais entendue non plus en parler avec mon père ».

La carte de déportée de Pierrette Poirot. Photo Séverine Kichenbrand

La carte de déportée de Pierrette Poirot. Photo Séverine Kichenbrand

Depuis tout petit, Guy Poirot savait confusément que sa naissance n’était pas ordinaire. D’autant qu’à 7 ou 8 ans, sa grand-mère avait soupiré : « Tu es né dans un drôle de truc. » Mais il lui a fallu attendre ses 16 ans pour qu’il perce le secret de sa mise au monde dans le plus grand camp de femmes du Reich… Et quasiment 70 pour en connaître les détails.

Voyage vers l’enfer

Lorsque Pierrette libère enfin sa parole, nous sommes en 2008 et la nonagénaire qui a déjà perdu ses jumeaux quelques mois après leur naissance, pendant la guerre, vient d’inhumer son plus jeune fils, emporté par un cancer à 58 ans. Dans le huis clos de sa chambre de la maison de retraite de Saint-Max (Meurhe-et-Moselle), où elle est résidente, elle accueille Guy d’un régulier « Il faut que je te dise  » avant de dérouler les souvenirs de ses heures sombres.

Guy Poirot est né le 11 mars 1945 au camp de concentration de Ravensbrück. Photo Séverine Kichenbrand

Guy Poirot est né le 11 mars 1945 au camp de concentration de Ravensbrück. Photo Séverine Kichenbrand

Pierrette, agricultrice à Ménil-la-Tour dans le Toulois a 26 ans quand elle est arrêtée par la Gestapo. Son mari prisonnier – il s’évade à plusieurs reprises mais est arrêté systématiquement – elle a continué comme ses beaux-parents l’ont fait avant elle, à aider les résistants, les maquisards du secteur, en les ravitaillant, en les accueillant aussi ponctuellement sur l’exploitation. Elle n’a pas cru aux rumeurs de prochaines rafles qui circulaient, et puis, «  elle ne voulait pas lâcher ses bêtes. »

Guy Poirot honore la mémoire de sa mère. Photo Séverine Kichenbrand

Guy Poirot honore la mémoire de sa mère. Photo Séverine Kichenbrand

Le 18 août 1944, les Allemands viennent la chercher, font sauter la ferme et massacrent ses animaux… Emmenée à Écrouves dans un premier temps, elle est ensuite conduite à la Gestapo, boulevard Albert -1er à Nancy, pour y être brutalisée et interrogée, puis jetée à la prison de Charles III. Fin août, elle monte dans un bus pour la gare Saint-Georges aujourd’hui disparue. «  Elle connaissait le chauffeur qui lui a soufflé de prendre la fuite… Elle aurait pu. Mais n’a pas osé, craignant des représailles sur sa famille.  »

Ma mère m’a souvent dit :  ‘’J’aurais préféré être fusillée plutôt que de voir ce que j’ai vu. »

Le train s‘ébranle pour un long voyage. À Ravensbrück, quand le convoi stoppe, elle aperçoit de jolies maisons, des jardins fleuris, des dames élégantes, des enfants rieurs… Ce qui la rassure un peu. Elle ignore que ce sont les villas des officiers SS gardiens du camp…Une fois la porte franchie, elle bascule vers l’enfer, sous le matricule 61146.

«  Je n’ai pas compris ce qui m’arrivait  », a-t-elle confié à son fils des décennies plus tard. La réalité la rattrape, la faim, le froid, les cris, les pluies de coups qui martyrisent les corps y compris de cadavres, le sadisme. «  Elle est beaucoup revenue sur ces bébés qu’on noyait devant les mères. Elle m’a souvent dit :  »J’aurais préféré être fusillée plutôt que de voir ce que j’ai vu’’. »

Pierrette Poirot, lors de la Libération des Camps, avec son fils Guy Poirot, dans ses bras. Photo d'archives ERV

Pierrette Poirot, lors de la Libération des Camps, avec son fils Guy Poirot, dans ses bras. Photo d’archives ERV

Allaité par des Russes

Heureusement, dans le camp, elle apprend aussi la solidarité, la « sororité », un mot dont l’usage n’avait pas encore cours mais dont elle a éprouvé la valeur. «  Ce sont ses camarades de camps qui ont compris avant elle qu’elle était enceinte.  » Les filles se sont arrangées pour que les travaux forcés auxquels elle était affectée soient moins pénibles. Le petit Guy voit le jour, il sera nourri grâce au système D, allaité notamment par des Russes.

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Guy Poirot fait partie des 3 bébés français sur 21, nés à Ravensbrück, qui ont survécu, avec Sylvie et Jean-Claude, sa sœur et son frère comme il les appelle, dont il est resté très proche.

Pudique, Guy dont les yeux s’embuent régulièrement pendant le récit, ne s’attarde pas sur les conséquences d’une naissance dans un camp… «  Ça me perturbe encore  », concède-t-il doucement quand on insiste. Longtemps de santé fragile, «  j’étais mal dans mon corps et ma tête jusqu’à 15 ans  », il a été suivi par des psys et des médecins, «  pratiquement tous déportés eux aussi parce qu’eux seuls étaient en mesure de comprendre  », dans des centres parisiens.

Guy Poirot et sa mère Pierrette. Photo d'archives ER

Guy Poirot et sa mère Pierrette. Photo d’archives ER

Il a construit sa vie à son tour, s’est marié, a donné naissance à un fils qui l’a fait grand-père deux fois et a fait carrière à l’ENACT (École nationale d’application des cadres territoriaux). Il est allé presque chaque année à Ravensbrück pour tenter de comprendre l’incompréhensible. À 81 ans, il multiplie les conférences pour transmettre l’histoire de sa mère et un peu de la sienne, tenter de porter une parole de paix dans un monde et une époque qui s’emballent.

Ulcéré par le peu de place que l’Histoire leur a accordé

«  Ma mère était une femme de caractère. Une féministe avant l’heure, comme ses amies de déportation d’ailleurs  », avance Guy Poirot. Le Nancéien est ulcéré du peu de place que l’Histoire a accordé à ses femmes, alors que «  dans le même temps, les hommes se pavanaient de leurs hauts faits  ».

Pierrette Poirot, libérée fin avril 1945, a été exfiltrée avec son nourrisson en Suède. Avant de regagner l’Est retrouver sa famille et tout recommencer à zéro.

«  Elle n’a pas touché un centime de dédommagement contrairement à ce que j’ai pu entendre par la suite  », regrette aujourd’hui son fils. Pourtant, la dame n’a pas nourri de haine contre les Allemands qu’elle différenciait des nazis. La preuve, elle a encouragé ses deux fils à apprendre la langue.

V.R.

Avortements forcés et infanticides

Camp de concentration destinée aux femmes, Ravensbrück ouvre en 1939 et accueillera plus de 120 000 femmes et enfants jusqu’en avril 1945. C’est ici qu’est né Guy Poirot. Dans ce camp, «  seuls trois enfants français ont survécu  », précise Valentine Devulder, historienne spécialiste de la question qui termine sa thèse à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

«  L’avenir des mères et des enfants dépend fortement de leur nationalité, du camp où elles ont accouché et de leur catégorisation raciale par le régime nazi. Il est impossible de donner des chiffres précis sur la survie  », explique-t-elle. Valentine Devulder a publié en 2024 un article, Le traitement des détenues enceintes au camp de Ravensbrück (1939-1945), dans la revue Matériaux pour l’histoire de notre temps.

Support ERV
Support ERV

L’histoire de ces femmes et de ces enfants est difficile à retracer notamment à cause de la destruction d’une grande partie des archives par les nazis. Elle croise donc les documents avec les témoignages.

Fœtus découpé à la scie médicale

L’historienne distingue trois temps. D’abord entre 1939 et 1943 où la déportation de femmes enceintes est interdite… mais dans les faits, des parturientes y sont internées. Pour être libérées, les femmes devaient être des Allemandes « aryennes » enceintes d’un homme également « aryen », explique-t-elle. Celles qui étaient enceintes à la suite d’une «  relation interdite  », avec un étranger ou un homme juif, faisaient l’objet d’avortements forcés. Elle cite le cas d’une prisonnière dont le fœtus de cinq mois fut découpé à la scie médicale, directement dans le ventre de la jeune femme. Enfin, pour les femmes étrangères, la naissance se passait dans un hôpital extérieur, les «  nourrissons confiés au Secours populaire national-socialiste  » et la mère était renvoyée en déportation.

Photo d'archives ER

Photo d’archives ER

En 1943 et 1944, les avortements forcés sont abandonnés et les bébés sont «  autorisés à naître pour être tués immédiatement  ». À côté, les nouveau-nés laissés vivants étaient «  condamnés à une mort lente d’inanition et de maladies  ».

De 1944 à 1945, avec l’afflux de prisonnières polonaises, le nombre de femmes enceintes augmente. Une maternité est créée à Ravensbrück et 522 bébés y naissent dans des conditions déplorables entre le 19 septembre 1944 et le 22 avril 1945.

Dans les derniers mois du camp, plus de 230 femmes enceintes ainsi que de jeunes mères avec leurs bébés sont gazées. Enfin, certaines sont transférées dans d’autres camps avec leur enfant, ce qui provoque d’autres décès.

 

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