Républicain Lorrain
Alsace-Moselle Futur Mur des noms des victimes de la Seconde Guerre mondiale : quid des Malgré-Nous oubliés ?
Le Mur des noms dédié aux Alsaciens et Mosellans tués pendant la Seconde Guerre mondiale sera inauguré en septembre à Schirmeck (Bas-Rhin). Il comptera plus de 44 000 noms dont un peu plus de 28 000 incorporés de force. Mais l’historien mosellan Philippe Wilmouth regrette les oubliés que cela va générer.
Textes : Philippe Marque – 22 juil. 2026
Philippe Wilmouth à Hagondange, dans son musée de la Mémoire mosellane en 1939-1945, qui fait la part belle aux Malgré-Nous. Photo Hugo Azmani
Il va compter plus de 44 000 patronymes. Monument dédié aux Alsaciens et Mosellans tués pendant la Seconde Guerre mondiale, le Mur des noms, situé en contrebas du Mémorial d’Alsace-Moselle à Schirmeck, sera inauguré en septembre. Porté par la Région Grand Est, ce projet, en préparation depuis plusieurs années, représente un travail de titan.
Ceux qui s’y emploient ont regroupé les victimes en cinq catégories : les incorporés de forces, qui sont de loin les plus nombreux, les résistants, les civils, les morts sous uniforme français et les victimes de la Shoah et des persécutions nazies. Un important travail scientifique a été mené pour en dresser la liste et préciser leurs parcours. Mais il laisse un goût d’inachevé au Mosellan Philippe Wilmouth. Le président de l’Ascomemo (Association pour la conservation de la mémoire en Moselle en 1939-1945), responsable du musée de la Moselle en 1939-1945 à Hagondange, ne s’en cache pas : il n’est pas fan de cette idée de mausolée régional qui a coûté 3,7 M€.
Mais surtout, ce docteur en histoire a peur qu’il génère pas mal d’oubliés dans les rangs des incorporés de force dans l’armée allemande : « Avec 28 343 fiches, ils représentent 63 % du contingent des victimes répertoriées. Pourtant le compte n’y est pas. Depuis les travaux d’Eugène Riedweg en 1995, le nombre d’incorporés alsaciens-mosellans tombés ou disparus s’élève entre 31 211 (rapport Muller de 1955) et 40 000 (mémorandum de l’ADEIF). »
63 % de Malgré Nous
Entre 3 000 et 11 000 noms pourraient ainsi manquer à l’appel, selon le spécialiste. Ce qui s’explique par une raison très précise. Les historiens qui ont conçu le Mur des noms ont choisi de n’y répertorier, et on les comprend, que ceux porteurs de la mention « Mort pour la France ». Une manière de les distinguer de ceux qui ont volontairement décidé de porter l’uniforme de la Wehrmacht. « C’est notre règle intangible. Ce chiffrage officiel est celui du ministère des Armées, chargé d’attribuer les mentions Mort pour la France. Il est hors de question d’intégrer un incorporé de force qui n’aurait pas cette mention. Le risque serait de nous retrouver avec des volontaires. Ce serait inacceptable et nuirait à la cause de tous les autres », répond Frédérique Neau-Dufour.
Pas exhaustif
La cheffe de projet pour la stratégie mémorielle de la région Grand Est en profite pour rappeler que « les chiffres d’une base de données ne peuvent jamais être exhaustifs. Nous le répétons depuis le départ. C’est pourquoi le Mur des noms est numérique : nous allons continuer à le compléter à l’avenir ». Elle précise aussi que la Région a engagé l’historienne Ilse Hilbold, coordinatrice scientifique du projet : « Elle consacre une partie de ses journées à compléter ces listes, avec l’aide des descendants, au fil de ses recherches en archives, et grâce aux travaux récents des historiens pour rendre visibles des catégories jusque-là invisibilisées (homosexuels, témoins de Jéhovah, malades psychiatriques, tsiganes). Des lacunes restent à combler chez les civils, les tsiganes, etc. Mais elle a ajouté plus de 6 000 noms en deux ans ! »
« Une triple mort »
Philippe Wilmouth, lui, y voit pour les oubliés une triple mort : « A leur mort physique s’ajoutent la non-reconnaissance de leur qualité de victime du nazisme par la non-attribution de la mention “Mort pour la France” et le risque d’oubli en n’étant pas répertoriés sur le Mur des noms. » Frédérique Neau-Dufour rappelle que « chacun est libre de demander en 2026 une mention Mort pour la France pour quelqu’un qui a disparu pendant la guerre. Des centaines de nouveaux Morts pour la France sont ainsi créées chaque année, à la demande de familles ou d’associations et nous avons plaisir à les intégrer dans notre base et notre monument. » Elle invite Philippe Wilmouth à apporter sa pierre à l’édifice : « Nous nous réjouirions de cette collaboration, qui ferait progresser notre cause commune. »
Un monument inauguré en septembre
Le Mur des noms est situé au Mémorial d’Alsace-Moselle à Schirmeck. Le bâtiment de 290 m2 qui l’abrite, débuté en octobre 2024, a été imaginé par l’architecte Benoît Zeimett. Mais il s’agit avant tout d’un outil numérique interactif. Aucun nom ne sera ainsi gravé dans la pierre. Les patronymes défileront sur trois murs intérieurs, selon la catégorie dont ils relèvent. Le visiteur pourra interagir avec les noms, mais aussi accéder à des données historiques et à des récits de vie qui rendent leur humanité aux personnes disparues. Il sera possible d’appeler un nom depuis la borne centrale. D’autres bornes interactives permettront de consulter des fiches individuelles. Des parcours individuels, illustrés de photos et d’archives, côtoieront les témoignages des descendants.
La base de données, évolutive, compte aujourd’hui quelque 44 712 noms de natifs de Moselle, du Bas-Rhin ou du Haut-Rhin, ou y résidant en 1939, morts à cause de la guerre, avec mention “mort pour la France” pour les incorporés de force. Cela se décompose de la manière suivante : 28 343 incorporés de force porteurs de la mention Mort pour la France ; 3 727 combattants sous uniforme français, 1 179 résistants, 7 693 victimes civiles, 3 875 victimes de la Shoah, 17 homosexuels, 14 témoins de Jéhovah, 38 malades psychiatriques, 61 Tziganes et nomades. Une personne peut apparaître dans plusieurs catégories. Ces noms sont d’ores et déjà accessibles sur le site memoires.grandest.fr.
Mur des Noms :
https://maps.app.goo.gl/rjAEtmmnGBxFxe8U7

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