La Funambule

TEXTE de Prose par Stéphanie RAMOS

 

Je marche sur un fil tendu au-dessus du monde, un fil si mince qu’il pourrait se rompre au moindre souffle. Pourtant j’avance, portée par une force qui ne m’appartient pas tout à fait. Dans ma main, une plume me sert de balancier : c’est elle qui m’empêche de tomber dans le vacarme des hommes, elle qui me retient au-dessus de l’abîme.

Sous mes pas, j’entends encore les guerres anciennes.
Celles de 14, celles de 39‑45, ces grondements que mes aïeux ont portés dans leurs chairs comme des cicatrices que le temps n’a jamais refermées. Parmi eux, il y a mon grand‑père, José Antonio Ramos, grand invalide de guerre. Son nom résonne en moi comme un tambour sourd. Il a donné son corps, sa jeunesse, sa force, et pourtant la mention Mort pour la France lui a été refusée.
Cette injustice, je la porte comme une braise.

Je me souviens de ses silences plus que de ses mots.
De ses gestes mesurés, de ses yeux qui regardaient parfois au-delà du présent, vers un horizon que je ne pouvais pas voir. Je me souviens de la dignité blessée, de la douleur contenue, de cette part de lui que la guerre avait dérobée et que personne ne lui a jamais rendue.
Alors j’écris pour lui.
J’écris pour que son nom ne s’efface pas dans l’ombre des archives, pour que son sacrifice ne soit pas relégué au bas d’une page, pour que sa mémoire respire encore.

Ce refus officiel, cette absence de reconnaissance, s’est transformée en moi en combat de plume.
Chaque phrase que je trace est une revendication silencieuse, un acte de justice intime. Je ne peux pas réécrire l’histoire, mais je peux refuser qu’elle se taise. Je peux offrir à mon grand‑père ce que les institutions lui ont refusé : une place dans la lumière.

Sur mon fil, je recueille les murmures du monde.
Les cris étouffés des soldats tombés, les prières des mères, les espoirs minuscules qui survivent dans les ruines. Je les transforme en mots qui tremblent, en images qui résistent. Je sais que la poésie ne sauve pas, mais elle veille. Elle empêche l’oubli, elle retient la nuit au bord du seuil.

Je marche pour ceux qui ne peuvent plus marcher.
J’écris pour ceux dont la voix s’est éteinte trop tôt.
Je porte la mémoire de mon grand‑père comme on porte une lampe dans un tunnel : elle éclaire mes pas, elle guide ma plume, elle m’oblige à ne jamais détourner le regard.

Quand j’atteins l’autre rive, je ne célèbre rien.
Je regarde derrière moi la longue ligne que j’ai traversée, et j’y vois scintiller les mots que j’ai semés. Peut‑être deviendront‑ils des ponts. Peut‑être empêcheront‑ils un cœur de céder. Peut‑être offriront‑ils un peu de justice à ceux que l’histoire a laissés au bord du chemin.

Je suis funambule, oui.
Mais je suis surtout héritière.
Et tant que j’écrirai, la mémoire de José Antonio Ramos — et de tous ceux que la guerre a brisés — continuera de respirer à travers moi.

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