Nous nous rencontrions lors des cérémonies et avions à cœur d’échanger sur nos missions respectives.
André Géry était alors président des médaillés militaires du Doubs.
Comme nous tous, il a gardé en lui le souvenir d’une enfance marquée par la guerre, le retour des camps de ce Père dont il livre aujourd’hui le destin sous cette chronique
Mon père, ce héros…
Un récit où se mêle l’horreur des camps, puis le retour à la vie, un magnifique exemple de résilience !
Mon père, ce héros…
Chronique d’un destin entre ombre et lumière
Introduction
Au crépuscule de ma vie, il m’est venu l’idée de laisser une trace des quelques souvenirs, parfois vagues, de ce que vécurent mes parents. Ces lignes sont destinées à ma famille : mes enfants, mes petits-enfants, ainsi qu’à quelques amis.
I. L’engagement et l’enfer du STO
En 1943, l’Allemagne nazie imposa au gouvernement de Vichy la mise en place du Service du Travail Obligatoire (STO) pour compenser le manque de main-d’œuvre sur le front de l’Est. Cette mesure concernait les hommes de 18 à 50 ans et les femmes célibataires de 18 à 35 ans.
De nombreux Français refusèrent de s’y conformer, devenant ainsi des « réfractaires », des hors-la-loi. Beaucoup rejoignirent le maquis. Mon père, qui habitait alors dans la Nièvre à Cosne-sur-Loire, était concerné (il avait 33 ans). Cependant, dès la fin de l’année 1942, il avait déjà rejoint les massifs boisés du Morvan au sein du Maquis Camille. Comme tous les maquisards, il s’était engagé sous un pseudonyme, ce qui rend aujourd’hui les recherches de traces administratives très difficiles.
II. De la trahison à la déportation
Entre le 26 et le 29 juin 1944, un massacre eut lieu dans le petit village de Dun-les-Places. À la suite de dénonciations, de nombreux maquisards et habitants furent fusillés ; d’autres furent envoyés dans des stalags en Allemagne.
Ce fut le cas de mon père, envoyé dans la région de Dresde. Il s’en évada rapidement avec trois anciens camarades de maquis, mais leur liberté fut de courte durée. Repris, ils furent séparés et dirigés vers des camps au régime beaucoup plus strict.
Mon père fut envoyé au camp de Rawa Ruska, surnommé le « camp de la mort lente », situé en Ukraine près de Lviv. On l’appelait aussi le « camp de la goutte d’eau » : un seul robinet pour 10 000 prisonniers. Il y fut enfermé en août 1944 dans des conditions abominables : froid glacial, sous-nutrition, absence totale d’hygiène et travaux forcés.
III. L’évasion et le sacrifice
En décembre 1944, malgré un affaiblissement physique extrême, mon père trouva le courage de s’évader avec deux déserteurs allemands. Après trois jours de marche dans des marécages, ils furent repris. La punition fut terrible : les trois évadés eurent les pieds brûlés pour leur ôter toute envie de recommencer. Ils restèrent pieds nus dans la neige pendant des semaines.
En février 1945, au plus fort de l’hiver, une nouvelle occasion se présenta. Seul, il prit la direction du sud à travers les zones gelées. Pour protéger ses pieds suppliciés, il confectionna ce qu’il appela toute sa vie des « chaussettes russes » : du papier entourant les membres, maintenu par de la ficelle. Les douleurs étaient telles qu’il ne pouvait supporter le port de chaussures, même récupérées sur des cadavres croisés en chemin.

IV. La rencontre providentielle
Après quinze jours d’errance, il trouva refuge dans une ferme près de Kopanka. Au matin, il fut découvert par deux jeunes femmes ukrainiennes : Motja (32 ans) et Anastasia (34 ans). Malgré la barrière de la langue, une solidarité immédiate se créa. Elles le nourrirent et le soignèrent. Leurs parents ayant été enrôlés de force dans l’armée russe, elles se retrouvaient seules pour gérer la ferme

Le moment vint de décider de l’avenir. Mon père, par des dessins et quelques mots, leur fit comprendre son intention de rejoindre la France. Dans un élan d’audace incroyable, les deux femmes décidèrent de partir avec lui.
L’expédition folle : Sans carte ni boussole, avec pour seuls moyens de locomotion trois vieilles bicyclettes, ils entamèrent un périple à travers l’Europe, se déplaçant la nuit et se cachant le jour.
V. Le long chemin vers la liberté
Avant le départ, mon père avait dessiné sur deux morceaux de papier les contours de la France, plaçant la Nièvre, Nevers, Cosne-sur-Loire et le tracé de la Loire. C’était leur point de ralliement au cas où ils seraient séparés.
Ils traversèrent la Pologne, puis la Yougoslavie et l’Autriche, guidés par le soleil couchant. Finalement, ils eurent la chance d’embarquer dans un véhicule de la Croix-Rouge rapatriant des soldats. Les deux femmes furent déguisées en infirmières et mon père en blessé de guerre.
À Zurich, l’ambulance tomba en panne sèche. Mon père fut hospitalisé d’urgence pour ses blessures aux pieds, tandis que les deux femmes, démasquées, furent reconduites à la frontière française. Seules, munies de la petite carte dessinée à la main, elles rejoignirent Nevers en juin 1945.
VI. Le miracle des retrouvailles
Anastasia et Motja survécurent à Nevers grâce à la solidarité des cheminots, et de quelques commerçants occasionnels, dont Joseph qui venait vendre les produits de sa ferme, dans le cadre de mes fonctions attendant désespérément celui qu’elles avaient sauvé. De son côté, mon père, une fois soigné, rentra à Cosne en juillet 1945. Chaque jour, il faisait les 60 km à vélo entre Cosne et Nevers pour les chercher.
L’improbable se produisit un matin de juillet : le trio fut reformé.
• Anastasia resta avec Joseph, qui devint son mari.
• Motja (ma mère) partit avec mon père, René. Ils se marièrent le 6 octobre 1945.
VII. Un héritage de courage
La vie reprit dans une France meurtrie. Mon frère Michel naquit en 1945, moi en 1947, et Jean en 1949. Malheureusement, le destin frappa de nouveau en 1955 : ma mère décéda brutalement en couches. Mon père, trop affaibli par les séquelles de la guerre et la maladie, ne put s’occuper de nous. Nous fûmes placés, mon frère et moi, chez Anastasia et Joseph pendant 2 mois avant de rejoindre un orphelinat dans l’Yonne. Mon père s’éteignit en 1967.
Épilogue : La boucle se boucle
En 1995, alors que j’étais officier des sports à Besançon, dans le cadre de mes fonctions je suis retourné à Nevers pour préparer une complétion. J’ai alors tenter de retrouver la ferme de mon enfance. Par un hasard miraculeux, je m’arrêtai pour demander mon chemin à une vieille dame voûtée. Avant même que je ne parle, elle se redressa et s’écria : « André ! ».
C’était Anastasia. Elle avait reconnu en moi les traits de mon père et de ma mère. Grâce à ses récits, j’ai pu reconstituer ce puzzle d’héroïsme et d’humanité.
Mon père ce héros…..en empruntant ces mots à Victor Hugo, dans sa poésie ; après la bataille, je ne fais que rendre justice à la résilience de cet homme qui, malgré les brûlures et la faim, n’a jamais cessé de marcher vers la liberté.
André GERY

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