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LE REPUBLICAIN LORRAIN / FRANCE MONDE

HOMMAGE

Macron ose Joséphine pour le Panthéon

Nathalie CHIFFLET

La célèbre meneuse de revue sera la première femme noire à reposer dans la nécropole laïque et seulement la sixième femme à y prendre place. Photo by-1AFP

Décédée en 1975, Joséphine Baker entrera au Panthéon le 30 novembre. La célèbre chanteuse, danseuse, actrice, meneuse de revue et résistante française d’origine américaine, figure de la lutte antiraciste, est la première noire parmi les << Grandes Femmes >>.

Il   fallait oser Joséphine Baker au Panthéon. Oser une femme noire, oser une résistante, oser une militante de l’égalité et de la fraternité, oser une dame au grand cœur. Oser une femme exceptionnelle, généreuse, altruiste.Il fallait oser Joséphine Baker comme elle-même avait osé. Oser l’exil, oser l’art, oser l’engagement. Oser une vie à mille lieues de son enfance misérable dans l’Amérique du début du XXe siècle, quand elle dansait dans la rue, gamine comme la môme Piaf, elle aussi artiste sur le pavé au début.

  • Cendrillon de music-hall

Il y a 100 ans, Joséphine Baker est devenue une star de music-hall à la renommée internationale. Une superstar des Années folles. La première superstar noire de l’histoire. La femme la plus photographiée au monde, à l’époque. Joséphine Baker, notre vedette américaine à nous. La petite fille pauvre de Saint-Louis, Missouri, a gagné sa gloire en France, son pays d’exil à partir de 1925, puis son pays de fortune, de célébrité et de cœur.

Française de nationalité à partir de 1937, dix ans après avoir chanté, avec grâce, son tube ultime, sublime, l’une des plus belles chansons françaises, J’ai deux amours de Vincent Scotto. Oui, Joséphine Baker avait deux amours, son pays et Paris. Paris ! C’est ici qu’elle est entrée dans la lumière, éblouissante et scandaleuse à ses débuts, dans La Revue Nègre. Les années 20 s’amusent d’exotisme et de fantasmes : Joséphine danse, Joséphine sourit, Joséphine ose. Elle est nue, affolante, revêtue d’une simple ceinture de bananes. Le Paris de la nuit et des cabarets s’entiche, les cubistes et les surréalistes sont inspirés, une muse est née. Le Paris du music-hall a créé une icône française.

Une jeune Américaine noire partie danser jusqu’à Paris pour échapper à la misère devenue la célèbre Joséphine Baker : la belle histoire aurait pu s’arrêter là, façonner la seule légende d’une Cendrillon de music-hall, meneuse de revue au talent immense.

Mais Joséphine Baker voulait donner du sens à sa vie, la légèreté des costumes en plumes d’oiseau de paradis était trop frivole. Comment aurait-elle pu, avec ses idées, son caractère, ses convictions, accepter le statut  de femme noire envisagée comme un produit que le show-business pouvait vendre ?

Dans les années 1930, Joséphine Baker a commencé une vie de château, dans le château des Milandes, en Dordogne. Son paradis de pierre du Périgord est un refuge. Et même mieux que ça : la maison des enfants perdus. Elle a fondé une grande famille, une « tribu arc­ en-ciel », comme elle l’appelle. Au château, Joséphine Baker va élever douze enfants, tous adoptés et de nationalités différentes. Ruinée, elle devra le revendre trente ans après, sa fortune engloutie.

Aujourd’hui, on dirait d’elle qu’elle est une artiste engagée. Une artiste avec cause : Joséphine Baker n’oublie jamais qu’elle est une noire. Elle joue un rôle dans la lutte pour les droits civiques des Noirs aux Etats-Unis et soutient l’action de Martin Luther King contre la ségrégation raciale.

Elle est présente, le 28 août 1963, lors de la marche vers Washington, pacifique en faveur de l’égalité des droits. Elle a rendez-vous avec l’Histoire, qui retient le fameux « I have a dream » (« Je fais un rêve » du discours de Martin Luther King, mais aussi son discours à elle, qui dure 20 minutes.

Joséphine Baker, I’ Américaine devenue française, chantre de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, porte ce jour-là son uniforme des Forces Françaises libres, avec ses médailles militaires. C’est Joséphine la Résistante qui parle à l’Amérique et au monde. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Joséphine Baker a pris tous les risques au service du contre-espionnage de la France libre.

  • Des obsèques nationales

 Joséphine Baker est morte le 12 avril 1975 à Paris, brutalement, à 69 ans, d’une hémorragie cérébrale. Trois jours plus tôt elle était encore sur la scène de Bobino. Douze mille personnes l’ont accompagnée à l’église de la Madeleine, où se sont pressés des ministres, le général d’armée Alain de Boissieu, grand chancelier de l’ordre de la Légion d’honneur, son ex-mari Jo Bouillon, Sophia Loren ou encore la princesse Grace de Monaco, sa bienfaitrice.

Joséphine Baker a eu des obsèques nationales. Le 30 novembre, son entrée au Panthéon va faire revivre cet hommage hors du commun honorant sa mémoire.

Joséphine Baker va quitter sa sépulture au cimetière de Monaco pour devenir une « Grande Femme » dans sa dernière demeure, la sixième à entrer au Panthéon.

Voulzy, Lang, Bern, Debray ont plaidé sa cause

Joséphine Baker en 1961 lors de la remise de la Croix de Guerre et des insignes de la Légion d’honneur. Photo by-1AFP

 Il  y a longtemps que la République était poussée à faire entrer Joséphine Baker au Panthéon : par la famille de l’artiste depuis 2013 mais aussi par nombre de personnalités et intellectuels. L’écrivain français Régis Debray le premier a fait campagne, puis l’essayiste Laurent Kupferman a relancé la demande. Sa pétition « Osez Joséphine au Panthéon » a recueilli près de 38 000 signatures sur le site change.org.

Parmi les signataires de l’appel : Jack Lang, ancien ministre de la Culture, Stéphane Bern, Nicoletta, Pierre-Yves Bournazel, Rachel Khan, Marie-Paule Belle, Jean-Marie Perier, Line Renaud ou encore Julie Andrieu. Le 21 juillet, le président Macron a répondu « C’est oui !» pour la panthéonisation de la meneuse de revue au chanteur Laurent Voulzy et au romancier Pascal Bruckner. Selon ce dernier, Baker au Panthéon « symbolise l’image d’une France qui n’est pas raciste, contrairement à ce que disent un certain nombre de groupuscules médiatiques. Joséphine Baker est une vraie antiraciste, une vraie antifasciste ».

Repères

· Qui au Panthéon ?

Le Panthéon accueille les « grands hommes » à qui la patrie est reconnaissante. Depuis l’entrée de l’écrivain et académicien Maurice Genevoix en 2020, ils sont 75 hommes et cinq femmes.

  • Quelles << Grandes femmes >> ?

En 2018, Simone Veil est devenue la cinquième femme à reposer dans la nécropole. Elle est aux côtés de Jean Moulin, André Malraux, René Cassin et Jean Monnet.

Les autres femmes sont Marie Curie, Sophie Berthelot, Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle Anthonioz.

· Qui décide de la panthéonisation ?

Sous la Vème République, la prérogative d’inhumer une personnalité au Panthéon revient au président de la République, qui le décide par décret. Le transfert des cendres ou de la dépouille ne peut se faire sans l’accord de la famille.