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Oscar Lalo porte la voix des orphelins enfantés par le Troisième Reich :
« Pour dire l’indicible, il faut de la poésie »
« Je m’appelle Hildegard Müller. Ceci est mon journal. Je m’appelle Hildegard Müller. En fait, je crois que je ne m’appelle pas. Je devais être la gloire de l’humanité. J’en suis la lie. » À travers le récit d’Hildegard, Oscar Lalo nous plonge dans l’une des zones les plus sombres de la Seconde guerre mondiale: les Lebensborn nazis, ces fabriques d’enfants de «la race supérieure ».
Vous abordez une page très dure de notre histoire, et pourtant méconnue. Comment vous est venu le thème de ce roman?

« Il m’est revenu. J’étais en retraite méditative lorsqu’une image m’est revenue : celle d’un jeune enfant sur un bateau en Norvège. Je me suis mis à écrire les premières lignes : ’Je m’appelle Hildegard Müller. Ceci est mon journal…’ C’est mon mode d’écriture : l’écriture vient à moi plus que je ne viens à elle. Plus tard, j’ai compris que cette image était liée aux Lebensborn [‘pouponnières’ nazies]. Comme la majorité des gens, je n’en connaissais quasiment rien. »

Hildegard s’est révélée naturellement à vous ? 

« Oui, la frontière avec la réalité s’efface lorsque l’on écrit une fiction. Notre personnage devient de plus en plus réel. J’étais presqu’aussi ignorant que ma protagoniste. J’ai réalisé que les Lebensborn n’étaient pas que des pouponnières. C’était beaucoup plus terrible. À travers l’ignorance d’Hildegard, puisque tous les enfants issus des Lebensborn ne savent rien de leurs parents, je pouvais ouvrir cette espèce d’enquête littéraire et couvrir le spectre le plus complet possible des Lebensborn. »

Comment expliquer que cela soit tant méconnu?

« C’est lié à plusieurs choses. D’abord, évidemment, à l’absence de données puisque tout a été détruit. Ensuite, à la question économique : si on reconnaît, il faut réparer, c’est-à-dire payer ces gens pour le mal qu’on leur a fait. Enfin, il y a malheureusement cette stigmatisation inconsciente, de se dire : ‘malgré tout ce sont des nazis. On ne va pas pleurer sur des nazis’. Alors que ce n’était que des bébés. »

Votre livre permet de sortir de cette stigmatisation…

« J’espère faire œuvre utile. J’ai l’impression, vu la réception du livre, que quelque chose a été, si non réparé, corrigé. En tous cas on en parle et c’est déjà une forme de réparation. »

Dans votre roman, tout ce qui concerne les Lebensborn est historique ?

« Absolument. Ce n’est pas un essai historique mais une œuvre littéraire. Parfois, pour dire l’indicible, il faut avoir recours à la poésie. Même si ça reste une fiction, il était impératif que chaque ligne soit validée historiquement. »

Sur un telle problématique, est-ce compliqué de mêler fiction et faits historiques?

« C’est compliqué. Vu l’indigence des sources propres aux Lebensborn, j’ai senti une forme d’injustice. Je voulais devenir le porte-voix de ces enfants. Or, il ne fallait faire ni un essai historique, ni une plaidoirie. Je voulais confronter le lecteur à la problématique principale d’Hildegard Müller. Ce n’est pas de retrouver ses parents. C’est de faire le plus gros bras d’honneur au nazisme qu’elle pouvait faire : penser par elle-même. Les régimes totalitaires font en sorte d’isoler les gens afin qu’ils aient peur de penser par eux-mêmes et se mettent à obéir de façon inconditionnelle. Comme ce fut le cas de SS et des fonctionnaires allemands. »

Pour expliquer ce totalitarisme, vous apportez comme éclairage les mots d’Hannah Arendt…

« Cet éclairage est crucial. Hannah Arendt a pensé et défini le totalitarisme, en le distinguant des dictatures et des autocraties. Avec des phrases fortes, comme : ‘penser est une activité dangereuse mais ne pas penser est une activité encore plus dangereuse’. C’est très pertinent aujourd’hui. Hannah Arendt disait : ‘l’enfant obéit, l’adulte consent’. À nous de nous interroger, au sein de notre couple, dans notre travail, en tant que citoyen…. Est-ce que l’on obéit ou l’on consent ?

J’ai été effaré par l’adhésion presque totale du peuple allemand à ce délire racial. Il y avait une conscience du mal, mais qui était anesthésiée par la façon dont on exerçait le mal. C’est-à-dire la bureaucratie très hiérarchisée du régime allemand. Chacun à son niveau y participe, même sans jamais exécuter un crime : celui qui ferme le train, celui qui transporte le zyklon B, celui qui donne l’ordre dans son bureau,…  Cette terrible notion d’anonymat permet ce mal moderne, le mal radical. »

Votre roman résonne avec notre présent. Vous écrivez « les certitudes du totalitarisme sont le terreau sur lequel poussent les orphelins » comme un avertissement ?

« Oui. C’est inquiétant. Il faut se souvenir qu’Hitler est venu au pouvoir par les urnes. Aujourd’hui, des hommes tordent le bras de la démocratie et des institutions pour rester en place un nombre incalculable d’années : Poutine, Erdogan… Or, l’alternance au pouvoir est ce qu’il y a de plus sain dans une démocratie. »

Ce roman est fait de chapitres très courts et denses. Cette construction s’est imposée d’elle-même ?

« J’écris pour servir le propos : plaider la cause d’Hildegard Müller. Il n’y a aucune scène de violence. Mais la violence est dans cette retenue, dans cette épure. L’épure du style s’est avérée absolument indispensable. La forme est consubstantielle au fond : c’est par la forme qu’on ressent le fond.

Après, chaque artiste, dans sa recherche de traduction du monde, cherche aussi sa forme, celle qui puisse l’identifier. J’ai écrit des chansons, pour le théâtre, le cinéma… J’ai eu parfois la sensation amère d’avoir perdu mon temps. Mais ces chemins de traverse ont contribué, finalement, à faire de moi le meilleur écrivain que je puisse être. »

Oriane Renette