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Témoignage recueilli par Néo

Mobilisé sur la ligne Maginot lors de la “drôle de guerre”, fait prisonnier de guerre en 1940 et captif cinq ans au Stalag 5-B, auteur de deux tentatives d’évasion.

Je suis mobilisé en 1938 pour faire mon service militaire. Je suis déjà père de famille, mais lorsqu’en septembre 1939 la guerre éclate, je suis mobilisé comme nombre de jeunes de 20 ans. Tout mon régiment et moi sommes cantonnés à la ligne Maginot en attendant les combats. Les jours s’écoulent mais rien ne se passe, c’est la “drôle de guerre”. Rien, ou presque… Quelques tirs d’artillerie, de canons vont à droite, à gauche. Quand on va en patrouille et que l’on croise une patrouille allemande, on se tire dessus et il y a quelques morts. On reste en première ligne quinze jours voir trois semaines. Relevés par une autre compagnie, nous partons à l’arrière, en repos dans les petits villages alsaciens.

A la fin du mois de décembre, nous sommes en permission. Le jour de Noël, je me promène avec un camarade dans les rues d’un village. Au loin, nous entendons des chants, nous suivons ces voix jusqu’à apercevoir l’église. On rentre dedans et commençons à chanter avec la quinzaine d’habitants présents. En nous voyant, ils s’arrêtent de surprise ! Un premier Noël en guerre très familial ! Une fois la permission finie en début d’année, nous continuons nos patrouilles quotidiennes.

Un jour, on nous porte du ravitaillement avec un Journal, L’Intransigeant. Ce dernier met en première pages des lettres avec, en capital : “Les Allemands sont aux portes de Paris”. On s’est dit “Qu’est-ce qu’on fait là ?”. La France est en pleine débâcle et nous sommes bloqués à la ligne Maginot que les Allemands ne cherchent même pas à traverser !

Dans l’après-midi, l’ordre est arrivé de plier bagage et de partir sur les routes pour se rendre.

Aux portes de Saint-Dié, nous nous désarmons car la ville vosgienne est déclarée “ville ouverte”. Pendant quelques temps, nous vivons comme nous le pouvons. On vaque à droite, à gauche sans rien à manger, il faut se débrouiller pour trouver une couche. On essaye de vivre par ses propres moyens, jusqu’au jour où les Allemands viennent nous chercher. Tous les soldats français qu’ils croisent sont ramassés et embarqués en colonnes. Les Allemands mettent un garde au-devant, un derrière et retour sur nos pas jusqu’à Strasbourg ! Nous y sommes stockés, on se couvre avec des capotes, tout ce qu’on trouve, on reste dehors sans rien à manger. Tous arrivent dans ce secteur, des camions, chars mais aussi beaucoup de prisonniers, des Anglais, des Serbes, des Polonais…

Nous attendons dans une caserne avant le départ vers l’Allemagne.

On nous fait monter dans des wagons à bestiaux et le trajet se fait en plusieurs heures, dans une totale promiscuité. Nous arrivons à Villingen, une localité du Bade-Wurtemberg. On nous parque dans un terrain de sport et enfin, un peu de nourriture nous est distribuée. Dans cette soupe, il y a une couche de semoule pour tenir au ventre. Nous faisons la queue avec notre gamelle jusqu’à recevoir la fameuse louche. Personne ne peut en laisser une goutte. Ensuite, on nous établit une carte d’identité, après quoi tous les prisonniers sont réunis. Un interprète d’allemand vers le français nous dit que les Allemands ont besoin de main d’œuvre dans tout le pays. Lorsque l’interprète propose un agriculteur ayant besoin d’une dizaine d’hommes, moi et ma dizaine d’amis levons la main. Peu après la fin de la “distribution” des tâches, nous partons vers notre première ferme, rattachés au Stalag 5-B.

Nous passons d’un endroit à un autre. Les Allemands avaient construit des Stalags un peu partout dans l’Allemagne, des sortes de caserne. Loger tous ces prisonniers pose un véritable problème, donc beaucoup travaillent à la menuiserie, pour construire d’autres “cabanons” pour nous loger. On y construit des portes, des fenêtres… Lorsque l’on n’a plus besoin de nous, on nous renvoie tantôt dans une ferme, tantôt dans une usine… Nous pouvons avoir des bonnes “surprises” sur nos employeurs. En décembre 1940, alors que je travaille à la ferme, un Allemand fusil à l’épaule me dit “Komme her !” J’embarque mes quelques affaires et avec quelques amis, nous partons dans une grande propriété gardée par des religieuses, avec un curé. Ces religieuses s’occupent d’enfants handicapés, d’ailleurs parfois des cars viennent et en raflent quelques-uns. Ils disparaissent… Lorsque nous entrons dans notre chambre, quelle surprise, un lit… en édredon ! La première nuit est l’une des plus confortable de cette année. Le matin, une autre surprise, le petit-déjeuner est servi par les enfants. Un petit-déjeuner avec du beurre, du pain, du lait… Pendant la journée, nous devons creuser un cours d’eau pour faire des ribes. Au retour dans la propriété, une nouvelle surprise, un paquet de cigarettes ! Ce n’est plus de la captivité. Nous devons bien être les seuls prisonniers en Allemagne à connaître pareil traitement ! Le vieux gardien des travaux est remplacé et son remplaçant, bien plus jeune nous donne lui aussi des cigarettes et joue au ballon avec nous ! Lorsque les travaux sont terminés, nous repartons pour retrouver nos tristes conditions de vie habituelles, pas prêts à oublier ce Noël 1940 !

Comme tous les autres prisonniers, notre principale idée est d’arriver à nous évader. Il faut pour cela être attentif aux moindres détails pour préparer une évasion. D’autant plus que notre camp est l’un des plus proches de la frontière suisse. Tous les soirs, de retour de la menuiserie, nous déposons nos souliers à l’entrée du baraquement et on nous enferme à clés. A l’usine, j’ai un jour trouvé une clé permettant d’ouvrir n’importe quelle porte. Tous les soirs, vers minuit, j’essaye de rentrer ma clé dans la serrure, jusqu’au jour où nous y arrivons. Pour la grille, j’avais préparé un tournevis trouvé à la menuiserie pour les dévisser.

Pendant la journée, je dévisse les boulons des écrous jusqu’à ce que la grille tienne à peine. La nuit de l’évasion arrive enfin. Avec mes quelques amis, nous passons le camp et partons à travers champs et forêts retrouver cette Liberté qui nous manque tant… Alors que nous traversons une clairière, un garde forestier nous aperçoit de haut et braque son revolver. Il nous arrête et nous mène à la ville. Nous faisons quinze jours d’internement dans la prison, avec un gardien italien d’ailleurs ! Jusqu’au jour où un soldat vient nous chercher pour nous ramener au Stalag. On nous envoie dans des camps disciplinaires où ça marche à la baguette. Après ce séjour à la discipline de fer, nous sommes remis en état de service normal, dans une fabrique d’armes où il n’y a plus d’hommes, tous au front, il ne reste plus que des femmes. Mais cette envie d’évasion ne disparaîtra pas pour autant.

Les Allemands font preuve d’une organisation extraordinaire, en dessous de l’atelier de menuiserie, un cours d’eau passe et permet d’évacuer tous les “déchets” de la fabrication. Nous travaillons bien souvent à faire des cabanes en bois pour loger d’autres prisonniers de guerre. Dans cette triste situation, il y a parfois quelques belles rencontres, des belles situations…

A l’usine Mauser, nous fabriquons des fusils pour l’Espagne. Nous recevons de temps à autre des bons d’un Deutsche Mark à échanger contre des objets ou de l’alimentaire. C’est la seule fois de ma captivité que nous avons reçu un “salaire” d’ailleurs. Presque chaque mois, départ pour un kommando de travail différent. Malgré un travail éprouvant et une surveillance quasi-continue, nous trouvons parfois de bonnes occasions pour s’échapper. Cette envie, tellement naturelle ne disparaît pas, bien au contraire ! Je continue d’évoquer avec mes proches amis une deuxième tentative. Tous les soirs, au retour du kommando, nous voyons la Suisse, nous rêvons de Liberté en voyant cette frontière.

Avec un copain, nous programmons de nous échapper une se réitère mes préparations de la première évasion et avec des boussoles et des cartes, à trois ou quatre, nous nous retrouvons en pleine forêt. A un moment, on se goure un peu de route, je propose d’attendre quelques temps sur place mais tous mes camarades refusent, ne voulant pas perdre de temps. Nous suivons une route pendant un petit moment, jusqu’à une gare. Sur le quai, nous n’entendons pas un bruit. Un endroit très silencieux jusqu’à ce que l’on entende un “Halte !” Les deux gardiens de la gare nous arrêtent et nous ramènent jusqu’au Stalag. Quelle naïveté d’avoir pensé de pouvoir passer par une gare ! Arrivés au camp, un officier allemand parlant un peu français nous dit d’un ton assez moqueur :

« Vous, pas de chance, la Suisse derrière cette rivière »

Pour nous, retour en prison et camps disciplinaires. J’avais donc raison de dire de prendre   l’autre direction ! Si seulement on m’avait écouté !

Je pars vers Stuttgart, dans un camp pour prisonniers évadés avec une plus grande discipline pour calmer nos envies d’évasions.

Le prochain camp sera à Hambourg. Je suis enfermé avec beaucoup de professionnels (maçons, plombiers, menuisiers…) pour nous mettre en disponibilité dans la reconstruction d’un pays en déroute. Quand il y a eu un bombardement dans une ville, le kommando nous y envoie pour reconstruire les habitations et bâtiments.

Tous les soirs en principe, des alertes retentissent. Nous finissons régulièrement cachés avec des civils dans un tunnel. On entend le bruit des bombes tomber dans la ville en attendant de pouvoir sortir. Un jour, une bombe est tombée à l’entrée du camp, un camarade prisonnier était resté dans la guérite. Quand nous y retournons, nous le retrouvons mort. On nous fait comprendre que si on ne s’évade pas, on nous laisse tranquille, les Allemands sont désabusés et en pleine débâcle, la fin est proche…

                                          liste des camps de travail traversés par Louis

Un jour, nous voyons arriver les Anglais à Hambourg, déclarée “ville ouverte” avec leur armée, leurs chars et leurs armes qui rasent les murs. Je pars me cacher et le lendemain, au petit matin, on entend un boucan infernal, les gens sont bourrés, une folie ! Un soldat anglais nous fait signer un papier “allied expeditionary force”, on me donne une carte de rapatriement. Ce 7 juin, nous sommes libérés après près de cinq ans de captivité. Quelques temps après, on nous mène vers une gare proche, on nous fait embarquer et nous roulons toute la journée, en direction de la Belgique. Au nord de la France, nous sommes démobilisés dans un établissement. En plus des formalités, on nous propose “Si vous avez des Deutsche Mark, on peut vous les mettre en francs et on vous l’envoie chez vous.” Je leur donne vingt marks mais je n’en verrai jamais la couleur ! A Paris, j’embarque dans un train de formation. Le wagon est vide, je m’allonge tranquillement dans un compartiment jusqu’à m’endormir. Réveillé par un bruit, je vois plein de monde autour de moi. L’un d’eux dit “Laissez-le dormir, c’est un prisonnier de guerre !”

Mon père avait fait la Grande Guerre, tout ça pour mourir à 63 ans, après avoir été gazé dans les tranchés en 1914/1918. Je suis parti faire la Seconde Guerre Mondiale à 21 ans. J’avais presque 27 ans à mon retour en France et toute une vie devant moi. Cinq années de ma vie perdue, tant de repères perdus, sans avoir vu grandir ma fille. Tant de sacrifices, de luttes, de Résistance sans reconnaissance. Mes camarades et plus proches amis sont partis les uns après les autres au fur-et-à-mesure des années sans cette reconnaissance tant espérée.

 Tant de sacrifices, de luttes, de Résistance restés sans reconnaissance Louis, 102 ans