Les Soldats Shodcow par Stéphanie RAMOS
Ils ne sont pas nés soldats. Les Shodcow étaient des civils ordinaires, issus des zones rurales du sud de Varn, une région marquée par la pauvreté, les mines abandonnées et les forêts épaisses. Avant la guerre, ils étaient mécaniciens, boulangers, instituteurs, parfois sans emploi. Leurs mains portaient la poussière du travail, pas le sang des combats.
Lorsque le conflit a éclaté — brutal, asymétrique, sans déclaration officielle — les autorités ont lancé une mobilisation silencieuse. Pas d’affiches patriotiques, pas de discours enflammés. Juste des convocations glissées dans les boîtes aux lettres, des visites nocturnes de recruteurs, et une pression sociale insidieuse : partir, ou être vu comme un lâche.
Le camp d’entraînement de Karsen, où les Shodcow ont été formés, n’avait rien d’un centre militaire moderne. C’était un ancien entrepôt reconverti, entouré de barbelés rouillés. Les dortoirs étaient des conteneurs métalliques, les douches souvent froides, les repas frugaux : pain sec, soupe claire, parfois un fruit. L’instruction était rudimentaire mais intense. On leur apprenait à tirer avec des fusils d’assaut de seconde main, à poser des mines artisanales, à survivre dans les bois pendant des jours sans ravitaillement.
Mais ce qui distinguait les Shodcow, c’était leur discipline silencieuse. Ils ne criaient pas. Ils ne se plaignaient pas. Ils formaient une unité soudée, presque fraternelle. Chaque soldat apprenait à connaître les failles de l’autre : qui avait peur du feu, qui dormait mal, qui pensait à ses enfants. Cette connaissance intime forgeait une solidarité indestructible.
Sur le terrain, les Shodcow étaient affectés à des missions de reconnaissance, de sabotage, et de défense de points stratégiques. Ils opéraient souvent en petits groupes, dans des zones boisées ou montagneuses, où la visibilité était faible et le danger omniprésent. Ils dormaient dans des abris de fortune, creusés à même la terre, enveloppés dans des couvertures humides. Le bruit des drones ennemis les réveillait souvent en sursaut.
Leur équipement était sommaire :
Un fusil d’assaut modèle V-17, souvent rafistolé,un gilet pare-balles de fabrication locale,une radio à courte portée,un carnet, toujours, pour noter les coordonnées, les pensées, les adieux
Certains portaient des objets personnels : une photo plastifiée, une médaille religieuse, un morceau de tissu appartenant à un enfant. Ces talismans les rattachaient à une vie d’avant, une vie qu’ils espéraient retrouver.
Psychologiquement, les Shodcow étaient marqués. Leurs regards étaient souvent absents, comme s’ils scrutaient un horizon que les autres ne voyaient pas. Ils parlaient peu, mais quand ils le faisaient, leurs mots étaient choisis avec soin, comme des pierres posées sur une tombe. Ils avaient vu leurs camarades mourir, parfois lentement, parfois brutalement. Ils avaient tué aussi — et cela, ils ne le disaient jamais.
Après la guerre, ceux qui sont revenus ont été oubliés. Pas de cérémonie, pas de pension décente. Ils vivent aujourd’hui dans des quartiers modestes, souvent en marge. Certains travaillent comme gardiens de nuit, d’autres comme chauffeurs ou manutentionnaires. Ils ne cherchent pas la reconnaissance. Ils cherchent juste à continuer.
Mais entre eux, le lien demeure. Lorsqu’un Shodcow croise un autre dans la rue, il y a ce geste discret : deux doigts posés sur le cœur, puis sur le front. Un salut muet. Un rappel : “Je sais ce que tu as vécu. Je suis encore là.”

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