17 février 2026
Mardi Gras
Par Stéphanie RAMOS
On pourrait croire que Mardi gras n’est qu’un éclat de rire jeté au visage du monde, une flambée de couleurs avant l’austérité du Carême. Pourtant, derrière les masques et les confettis, il y a une gravité secrète, une mémoire enfouie. Depuis l’Antiquité, la fête et la guerre se frôlent, se répondent, se défient.
Déjà chez Homère, la guerre est un spectacle où les héros se parent comme pour un carnaval tragique : Achille, dans L’Iliade, se couvre d’or et de bronze comme d’un costume rituel, et son bouclier, forgé par Héphaïstos, ressemble à un char de parade où défilent les scènes du monde. La guerre y est un théâtre, un rituel, une danse mortelle.
Plus tard, Thucydide, dans La Guerre du Péloponnèse, montre comment les cités, avant de sombrer dans la violence, se livraient à des excès, des fêtes, des débordements. Comme si l’humanité, avant de se déchirer, avait besoin de se masquer, de renverser l’ordre, de goûter à l’ivresse du chaos. Le carnaval, lui aussi, est une suspension des règles, un moment où le monde se retourne comme un gant.
Rabelais, célébré par Bakhtine, voyait dans le carnaval une force subversive, une explosion du grotesque qui libère le peuple des carcans sociaux. Cette énergie carnavalesque, qui renverse les hiérarchies, n’est pas si éloignée de celle qui précède les révolutions et les guerres : un grondement, un bouillonnement, une promesse de renouveau par la destruction.
Dans La Chartreuse de Parme, Stendhal montre Fabrice del Dongo traversant la bataille de Waterloo comme un carnaval absurde : il ne comprend rien, il avance au milieu des uniformes bariolés, des cris, des fumées, comme un enfant perdu dans un défilé trop grand pour lui. La guerre y apparaît comme une mascarade tragique, où chacun joue un rôle sans en connaître le sens.
Même Victor Hugo, dans Les Misérables, compare les insurrections à des fêtes sombres : les barricades sont des théâtres, les insurgés des acteurs, et la mort elle-même porte un masque. Le grotesque et le sublime s’y mêlent, comme dans un carnaval où la joie et la terreur se frôlent.
Et que dire de Goya, dont les Désastres de la guerre semblent répondre en négatif aux scènes de carnaval qu’il peignait autrefois ? Les mêmes foules, les mêmes visages, mais retournés, déchirés, privés de leur innocence. Comme si la fête et la guerre n’étaient que les deux faces d’un même masque.
Mardi gras, avec ses tambours, ses cris, ses défilés, porte encore l’écho lointain des armées en marche. Les confettis, pluie légère et joyeuse, sont la parodie colorée des cendres qui retombent après les incendies. Les masques rappellent ceux des guerriers antiques, peints pour effrayer l’ennemi ou se protéger des dieux.
Et pourtant, Mardi gras n’est pas la guerre. Il en est la réponse, fragile mais lumineuse. Là où la guerre détruit, la fête rassemble. Là où la guerre impose le silence, le carnaval fait éclater les voix. Là où la guerre uniformise, Mardi gras multiplie les couleurs.
Dans La Peste, Camus écrit que « la joie est toujours menacée ». Mardi gras le sait. Il danse parce qu’il est menacé. Il rit parce qu’il entend, au loin, les grondements du monde. Il se pare de plumes comme on brandit un étendard contre la fatalité.
Ainsi, entre Mardi gras et la guerre, il n’y a ni opposition totale ni ressemblance parfaite. Il y a un dialogue, une oscillation, une vérité humaine : nous sommes des êtres de fête au bord du tragique, des danseurs sur un fil tendu entre la vie et la mort. Et peut-être que le carnaval, dans son tumulte joyeux, n’est rien d’autre qu’un acte de courage — une manière de dire au monde que, malgré les menaces, nous choisissons encore la couleur, le rire et le masque.

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