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– dimanche 14 août 2022 Région DNA

MÉMOIRE

Le Mur des noms, tous les visages du drame de l’incorporation de force

Hervé de CHALENDAR

 

Claude Herold devant l’une des huit bâches qui ont été temporairement accrochées sur le grillage du stade de Turckheim. Il est dur de ne pas passer de longues minutes à scruter ces noms et ces photos, à la recherche de noms connus. Photo L’Alsace /Hervé KIELWASSER

Ce sont les visages de tous ceux qui ne sont pas rentrés : le Haut-Rhinois Claude Herold a recherché puis fait imprimer sur des bâches en plastique les visages de tous les Malgré- nous d’Alsace-Moselle qui étaient considérés comme disparus dans les années 50. L’ensemble fait 36 mètres de long, accroché sur le grillage du stade de Turckheim.

Huit bâches en plastique de 4,50 mètres de long et 1,30 mètre de haut chacune. Soit une longueur totale de 36 mètres. Pour les exposer pour la première fois, après leur livraison par un imprimeur de Rixheim, le mercredi 10 août dernier, Claude Herold a bénéficié de l’aide du maire de Turckheim : Benoît Schlussel a mis à disposition un employé municipal et le grillage du stade de foot communal…

Ainsi, en ce jour d’été 2022, 80 ans après le décret qui l’a instauré, le 25 août 1942, on a pu visualiser concrètement le drame de l’incorporation de force. L’idée du Mur des Noms est devenue une immense ribambelle de visages : environ 12 000 petits portraits, alignés et superposés, classés par ordre alphabétique. Toutes les lettres sont représentées sauf le X et le Y. On s’approche, on découvre des patronymes, des toponymes, des dates… Surtout, on se confronte à des regards.

Dans de rares cas (10 % environ), la photo fait défaut. Ces jeunes hommes d’Alsace et de Moselle portent souvent l’uniforme de la Wehrmacht , parfois celui de la Waffen SS ou une casquette de la Kriegsmarine. Parfois aussi, ils sont en uniforme français, voire en civil, voire en soutane… Il leur arrive de sourire, mais généralement l’allure est sérieuse, ou plus précisément préoccupée. Dans tous les cas, ces airs sont familiers : ce sont nos proches. Des fils, des pères, des maris et des oncles devenus des grands-pères et des grands-oncles absents. Ils étaient des membres de la famille, ils sont des disparus. Grâce à l’initiative de Claude Herold, ils réapparaissent enfin aux yeux de leurs parents.

Depuis plus d’un quart de siècle, ce Haut-Rhinois effectue bénévolement des recherches pour des familles de Malgré-nous. Au début des années 2010, à Munich, il a découvert l’existence de registres recensant les 1,3 million de soldats allemands portés disparus lors de la Seconde Guerre mondiale. Ils avaient été imprimés dans les années 1950 et étaient montrés aux prisonniers de guerre de retour au pays afin d’essayer d’obtenir des informations sur leurs camarades qui n’étaient pas rentrés.

Ces fiches ont été numérisées sur le site de la Croix Rouge allemande. Et en 2016, Claude Herold s’est lancé un défi fou : il a commencé à visualiser chacune d’elles, a cherché les Alsaciens- Lorrains et fait des copies d’écran de tous ceux qu’ils trouvaient. Mais comment savoir, parmi ces soldats, lesquels étaient des Malgré-nous ? « C’est facile : ce sont ceux qui font la tronche ! », répond le chercheur en souriant. Il y a une méthode plus scientifique : sous leur nom figure un« E », comme Elsass-Lothringen. Cette quête lui a d’abord pris une demi-heure par jour ; la retraite aidant (début 2018), elle a occupé plusieurs heures quotidiennes. Ce travail de bénédictin s’est achevé à temps pour le 80e anniversaire.

Claude Herold a collecté de cette façon les quelque 12 000 noms (et 10 000 photos) imprimés sur ces bâches. C’est plus que le nombre aujourd’hui estimé de disparus d’Alsace-Moselle, que l’on situe plutôt dans les 9 000. L’explication de ce différentiel est simple : entre les années 50 et aujourd’hui, des erreurs ont été corrigées et, surtout, des disparus ont été classés dans les morts après que l’on a appris ce qui leur était arrivé. Si l’on avait voulu ajouter ces morts (environ 21 000), il aurait fallu une quinzaine de bâches supplémentaires…

Le coût de ces bâches (2 700 €) a été financé à parts égales par quatre associations : Orphelins de pères Malgré-nous d’Alsace-Moselle (OPMNAM), l’association des pupilles de la Nation orphelins de guerre d’Alsace (Apoga), l’association des évadés et incorporés de force (Adéif) du Bas-Rhin et les Amis du Mémorial d’Alsace-Moselle (Amam). Elles pourront les exposer, partiellement ou en totalité, lors de leurs manifestations. L’effet est garanti : chaque Alsacien se trouvant face à elles passe forcément de longues minutes à la recherche de noms connus. Les premières sorties de ces bâches pourraient avoir lieu lors de la cérémonie anniversaire du jeudi 25 août prochain, au Mont National, à Obernai, et lors du colloque sur l’incorporation de force organisé du 26 au 30 septembre au Mémorial de Caen.

Claude Herold n’est pas pour autant désœuvré. Il s’est assigné une nouvelle tâche : recenser toutes les tombes individuelles des Malgré-nous afin de permettre à leurs descendants d’aller s’y recueillir. Un nouveau défi et une nouvelle mission totalement bénévole au service de la mémoire régionale.

 

Claude Herold a fait réaliser une bâche 40 mètres de long où figurent les photos des 12 500 incorporés de force d’Alsace- Moselle portés disparus lors de la deuxième guerre mondiale. Photo L’Alsace /Hervé KIELWASSER