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René a vu brûler ORADOUR SUR GLANE

 Frère de Lucien, Résistant limougeaud, neveu de Raymond, assassiné lors du massacre d’Oradour-sur-Glane, le 10 juin 1944, René a livré ce récit à NEO

 C’est un hommage fort que nous lui rendons ce jour ! Nonagénaire, René s’est éteint durant ces premiers jours de septembre.

 Hommage fort, à l’heure où profanations, propos antisémites se multiplient, nous Orphelins de cette guerre, n’avons-nous pas assez témoigné pour crier notre refus et notre honte devant toutes ces ignominies ? Devant les injures dont sont victimes les « Professions » chargées de notre sécurité.
Il ne suffit plus de dire « plus jamais ça », mais qui pourrait revivre ces infâmies, à notre époque ?

 « Mon père avait été mobilisé en 1914 à l’âge de 20 ans. Les affres des tranchées sanglantes et boueuses, les cadavres et les rats, il a énormément souffert de ce conflit, en est ressorti profondément traumatisé. Au nord de l’Italie, une balle traverse sa tête, il perd ainsi un œil. Un miracle se produit malgré tout, il n’est pas invalide à 100%.
La chirurgie de 1918 l’ayant en partie préservé, il est atteint d’une cécité partielle et ne ressent rien sur une joue. Mais on ne peut ressortir indemne de la « grande boucherie ».
Tous les jours je le vois mettre son œil de verre dans un verre d’eau avant de se coucher. Par ailleurs, ma mère avait également perdu deux frères pendant la « Grande Guerre », morts des suites des gazages.
Ma Mère n’avait pas eu une enfance facile : la famille n’avait pas de quoi lui acheter une paire de lunettes, elle n’a pas eu la chance d’aller à l’école.
En 1940, notre territoire limougeaud, profondément républicain et socialiste, vit sous la tutelle du régime de Vichy. Étant en zone sud, nous ne sommes pas particulièrement concernés au début de la guerre, mon père par ailleurs est profondément pacifiste, allergique à tout ce qui touche à la guerre.
Cet esprit antimilitariste prit tout son sens dans ce territoire très socialiste, même avant la création du Parti communiste en 1920. Dans ce monde très rural, les capitaux américains sont arrivés avec l’apparition de deux industries florissantes : la chaussure et la porcelaine, il y a donc une forte classe ouvrière dans notre département… 

Pourtant en juin 1941, mon père me mène sur ses épaules au champ de foire de Limoges voir le « sauveur de Verdun », le Maréchal Pétain.
Au champ de foire, la population est très nombreuse, une foule imposante envahit la place. Mon père n’est pas pétainiste, comme d’autres braves gens, la politique le dépasse un peu… Surtout en cette période mouvementée où la figure du maréchal nous est présentée comme la seule pouvant nous sauver, celle d’un homme « faisant le don de sa personne à la France.
Au début de l’occupation de la zone sud, une réalité se présente à nous, les Gardes mobiles de Réserve (GMR), créées par Vichy, sont chargés de traquer les Résistants, mais tous les policiers et gendarmes ne favorisent pas la politique de l’occupant allemand.

Parfois, la faim nous pousse à aller marauder dans les champs à ciel ouvert, nous y prenons des tubercules de pommes de terre, des raves, des topinambours… Un jour, depuis l’un de ces champs, nous voyons passer tout un convoi allemand. Ce sera mon premier contact avec l’occupant, l’un des rares étant donné que nous vivons à la campagne. Rien à voir avec le bruit sourd des bottes et les marches au pas de l’oie dans Paris !

Nous avons eu ce jour-là, la peur de notre vie ! Mon frère Lucien, de quatorze ans mon aîné, est requis pour partir travailler en Allemagne dans le cadre du Service du Travail Obligatoire (STO), il ne veut évidemment pas y aller !

Parti faire un stage aux Chantiers de la Jeunesse Française à Thiers, près de Clermont-Ferrand, il ne revient pas à Thiers à la fin de sa permission le jour indiqué. Un jour, nous entendons les gendarmes tambouriner à la porte, mon frère a eu le temps d’enjamber un muret, partir chez les voisins se cacher dans la grange.

C’est ainsi que mon frère entre en Résistance contre l’occupant, il n’a qu’une vingtaine d’années.

Un autre jour, un des responsables locaux de la Résistance vient loger à la maison : André, secrétaire de la CGT clandestine, prédécesseur de Georges Marchais au « Parti ». Lorsque je fais sa rencontre, il venait à peine de quitter Paris où les militants communistes sont constamment traqués.

Il m’explique avoir connu Lucien mon frère, au club de basket de Limoges, l’Union Sportive de Limoges (USL). Un policier sympathisant le prévient qu’il est recherché : tout naturellement, mon frère lui propose de venir chez nous. Mon père, bien que de naturel éloigné de tout ce qui est relatif à la politique accepte sa venue. Néanmoins, il repart quelques jours après, ne devant pas rester trop longtemps au même endroit de peur d’une éventuelle dénonciation.

En ce qui concerne les activités de Lucien, je n’en sais rien, il n’en parle évidemment pas. Je sais à peine que sa mitraillette, une Sten classique se trouve dans sa musette. Parfois, sur la route goudronnée face à la maison, je vois des cyclistes allemands qui semblent aller au château de Laborie, à cinq-cents mètres de chez nous… Château où les miliciens de la région sont logés.
Les années passent, l’été 1944 approche, la guerre est donc bientôt finie pour nous !
Pourtant, le 10 juin 1944, en début d’après-midi, tout le monde descend accueillir mon frère. A une quinzaine de kilomètres à l’ouest, avant Saint Junien, je vois une épaisse fumée : Lucien s’écrie : « Ça, c’est Oradour qui brûle ! ».

Le soir, à l’heure du passage du tramway, personne n’arrive.
Très vite, nous avons compris que le village venait d’être « rasé de la carte ».
 La division das Reich, après avoir massacré, pendu et déporté le groupe de Résistants dirigé par Georges Guingouin à Tulle, a assassiné à Oradour.
Parmi ces hommes et femmes fusillés ou partis en fumée, mon oncle Raymond, dont le seul crime était d’être ce samedi 10 juin à Oradour-sur-Glane.
Fusillé, jeté sur un tas de cadavres, sa mort a profondément marqué son fils, mon cousin de trois semaines mon aîné.
Perdre ainsi cet oncle Raymond, dans des conditions inhumaines, a été un drame terrible pour toute la famille.
La Libération n’était plus qu’une question de semaines …