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Millau, 22 octobre 2009.

Restauration d’un drapeau de vétérans de la guerre de 1870.

 

 Près de cent quarante ans nous séparent aujourd’hui de 1870. Le temps a fait son œuvre. Nous avons, aujourd’hui, beaucoup de mal à nous représenter ce que fut cette guerre pour les générations de l’époque. Les historiens nous en disent très clairement toutes les conséquences : l’insurrection de la Commune, la perte douloureuse de l’Alsace-Lorraine, l’avènement de la IIIe République et la naissance de l’Empire allemand. Cette guerre est, au fond, l’une des causes principales de l’éclatement, quarante ans plus tard, de la Première Guerre mondiale.

Mais tout cela, c’est l’histoire qui s’écrit en lettres majuscules, celle que l’on survole dans les livres et qui, parfois, nous semble désincarnée.

La mémoire combattante a une autre épaisseur. Elle revêt une autre dimension. Elle n’ignore pas les grands événements et les faits décisifs. Mais elle s’intéresse, avant tout, aux hommes et aux soldats, à leur héroïsme comme à leurs souffrances. Pour ceux de 1870, cette guerre fut terrible : 139 000 Français trouvèrent la mort au combat, dans les villes bombardées, mais aussi, sur les berges de la Meuse, dans le sinistre camp de la Misère, où des centaines et des centaines de prisonniers français succombèrent à la faim et à la maladie.

 

LA MÉMOIRE EN CHEMIN

 

La guerre de 1870 appartient à un autre siècle. Mais elle n’est pas la guerre d’un autre temps. Elle porte en elle l’horreur et la barbarie des guerres du XXe siècle. Sedan annonce Verdun. Le siège de Strasbourg, celui de Metz ou de Belfort préfigurent le siège de Sarajevo. Voilà ce que ces hommes ont vécu. Voilà ce qu’ils voulaient que la Nation n’oublie pas.

Comment les combattants de 1870, ceux qui avaient vu leurs camarades périr à leurs côtés, au­ raient-ils pu rentrer chez eux une fois la guerre fi­nie et faire comme si rien ne s’était passé ? Com­ ment ces hommes, dont le pays avait subi l’une des plus écrasantes défaites de son histoire, auraient-ils pu oublier que la fraternité des armes les liait à ceux qui étaient tombés ? Et les 150 000 blessés qui revinrent de la guerre sans assistance ni soutien, comment auraient-ils pu ne pas placer tous leurs espoirs dans la fraternité née au combat ?

C’est dans ces conditions qu’est née, après 1870, la Société des Vétérans des Armées de Terre et de Mer. C’est la première fois, dans l’histoire de notre pays, que des anciens combattants se regroupaient en association. Il y avait une nécessité à cela : constituer une société de secours mutuel à une époque où la protection sociale et le système de pensions n’étaient encore que de belles idées, mais des idées utopiques…

Ils étaient animés d’une conviction : la fraternité vaut dans la guerre comme dans la paix. Une nation n’existe réellement que si les solidarités essentielles s’exercent entre les vivants et que le souvenir nous relie aux morts.

C’est grâce à la Société des Vétérans que furent édifiés des monuments dédiés aux morts de la guerre de 1870. L’un des tout premiers le fut ici, à Millau, pour la première fois dans notre histoire. C’est sur le modèle de la Société des Vétérans que furent fondés, après la Grande Guerre, les institutions du monde combattant et, tout particulière­ ment, l’Office national des Anciens combattants.

Une nation ne peut pas abandonner les morts à leurs champs de bataille. Une nation ne peut pas oublier ceux qui l’ont servie et qui ont combattu pour elle. Voilà ce que les vétérans de la guerre de 1870 nous ont appris.

Aujourd’hui, en dévoilant le drapeau restauré de la 1302e section de la Société des Vétérans des Armées de Terre et de Mer, c’est toute cette mémoire combattante qui revient à notre esprit.

Les vétérans de la guerre de 1870 ont disparu de­ puis longtemps. On a même certainement oublié, ici, à Millau, le jour où le porte-drapeau des Vétérans de 1870 est venu devant le monument aux morts pour la dernière fois. Et ce drapeau, qui porte en lui tant de mémoire et de fraternité, ce drapeau aurait pu se décomposer et partir en poussière.

Cela n’a pas été le cas. Pourquoi ? C’est l’œuvre d’un homme, auquel je veux rendre un hommage très particulier : Bernard Maury, président du Comité d’Entente des Associations d’Anciens combattants de Millau.

Il a su convaincre le ministère des Anciens combattants, la Ville de Millau, le député Alain Marc et toutes les collectivités que l’on ne pouvait pas laisser disparaître ce symbole. En y mettant sa conviction et sa passion, il a permis que ce drapeau soit restauré et préservé. C’est la preuve que la fraternité du feu existe réellement : la mémoire de ceux qui ne sont plus est portée par les vivants.1870, 1914, 1939, Indochine, Algérie ou, aujourd’hui, opérations extérieures : les générations de combattants passent, mais la mémoire se trans­ met de l’une à l’autre. Et c’est pour chacun d’entre nous un devoir et une grande responsabilité.

Je voudrais vous remercier de m’avoir invité aujourd’hui à Millau. Car cette cérémonie nous offre une belle leçon d’histoire de France. Mieux encore, elle nous apprend un peu plus ce qu’est la France. En voyant ce modeste drapeau des Vétérans de la guerre de 1870, nous comprenons mieux ce qu’est une nation : un lien qui nous relie les uns aux autres et nous confie une mémoire commune. À nous de la partager, à nous de la faire vivre.