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Discours de M. Édouard PHILIPPE, Premier ministre, à l’occasion de la Cérémonie d’hommage aux morts pour la France en Indochine à l’Hôtel national des Invalides le 8 juin 2019.

Discours

«Le Vietnam que je porte en moi est un pays imaginaire à force de souvenirs vrais. À l’inverse, ces images-là n’ont pas bougé avec le temps. Elles enferment des éclats de vérité qui ne trompent pas». Ces « souvenirs vrais » sont ceux d’Hélie de Saint-Marc qui, comme des milliers d’autres jeunes soldats de sa génération, passe presque sans transition, d’un conflit – la Seconde guerre mondiale- à un autre, la guerre d’Indochine.

Les images qu’il évoque sont celles qu’il a réunies dans un livre qui s’intitule «Indochine, notre guerre orpheline». Des images qui montrent des scènes de combat. Des scènes de la vie quotidienne de soldats en campagne qui malgré la distance, malgré les années, ont quelque chose d’intemporel.

Ces photographies montrent aussi des visages. Ceux des combattants du corps expéditionnaire français en extrême orient (CEFEO).

Des visages sur lesquels la faim, la fatigue, la peur et une forme de volonté tendue ont chassé la jeunesse. Des visages dont le souvenir s’est gravé de manière indélébile dans la
mémoire de leurs camarades, dont certains sont présents parmi nous.

Une peur, une fatigue, des privations qui font partie de « ces éclats de vérité qui ne trompent pas». Ceux des soldats français qui se sont battus, parce que c’était leur devoir,
pour « un bout de France » qui avait nourri l’imaginaire de millions de Français, lecteurs et écoliers, depuis des décennies.

Des soldats qui se sont battus pour leurs frères d’armes, l é g i o n n a i r e s , p a r a c h u t i s t e s , a v i a t e u r s , m a r i n s , métropolitains, algériens, africains, vietnamiens. Pour l’honneur de leurs régiments dont les couleurs sont d’ailleurs visibles aujourd’hui.
Des soldats qui se sont battus contre un adversaire courageux, résolu ; contre la maladie, les éléments, contre la distance, contre l’indifférence. Contre une forme de gêne aussi, de
mauvaise conscience voire d’incompréhension en face d’une guerre d’un autre temps.

Ce temps, c’est celui de la disparition progressive de la présence française en Indochine.
Reflux sanglant qui commence dès 1940 avec l’invasion du Tonkin par les troupes japonaises.
Qui se poursuit lors du coup de force des mêmes troupes impériales au mois de mars 1945.
Nous sommes réunis ici aujourd’hui pour rendre hommage à ces hommes qui ont opposé une résistance aussi héroïque que méconnue à des troupes déterminées, supérieures en nombre et connaissant admirablement le terrain. Des hommes qui sont morts pour la France. Avec leurs camarades. Souvent loin de leur famille. Loin de la métropole. Et parfois, loin de notre souvenir.

Ce qui pour certains s’apparentait à une parenthèse ou à un tragique épilogue de la guerre du Pacifique, s’est révélé être les prémices d’un terrible engrenage. Je ne reviendrai pas sur les étapes du conflit. Sur la bataille de Hanoï, sur la lutte contre la guérilla Vietminh. Sur le désastre de la RC 4 à l’issue duquel, le corps expéditionnaire perd le contrôle du
Tonkin. Sauf peut-être pour saluer la mémoire du général de LATTRE DE TASSIGNY qui parvient durant un temps à redresser la situation. Parce que ce grand guerrier, dont le fils Bernard est mort en 1951 à Ninh Binh, «n’aimait pas subir». Je ne reviendrai pas non plus sur les erreurs de jugement, politique et stratégique qui ont jalonné le conflit. Elles ont été
nombreuses. Sans doute parce qu’elles étaient les conséquences d’une erreur originelle : celle qui consiste à ne pas voir le monde changer.

Mais les erreurs, les abandons, les aveuglements des uns ne doivent pas occulter le courage, l’abnégation, le sacrifice des autres. Bien au contraire. Et un symbole très fort de ces
deux dimensions, est la bataille de Dien Bien Phu. Un site en « forme de casque colonial renversé» pour reprendre une expression de l’époque, où me je me suis rendu avec le colonel ALLAIRE et le caporal-chef SCHILARDI, lors de la visite officielle que j’ai effectuée au Vietnam au mois de novembre dernier.

Tout a été dit et très bien dit sur ces 57 jours d’enfer. Et tout ce que j’ajouterai n’aura pas «cet éclat de vérité» dont parle Hélie de Saint-Marc. Peu de défaites ont à ce point marqué les esprits; et d’une manière aussi différente dans le temps. Il y a d’abord eu le temps de la stupeur. De l’ingratitude et de l’oubli volontaire des contemporains.
Puis, il y a eu le temps, plus long, plus progressif, «à hauteur d’hommes » des témoignages. Celui des récits. De la littérature et du cinéma. Le temps de la recherche historique qui se poursuit. Le grand public découvre alors qu’à Dien Bien Phu, on se bat parfois en chantant la Marseillaise. Qu’on y combat l’adversaire de jour comme de nuit, la plupart du temps, au corps à corps. Qu’on trouve parmi les blessés des volontaires pour aller se battre.

Le grand public découvre des soldats pour qui un combat désespéré n’est pas une raison suffisante pour déposer les armes. Il découvre le lumineux courage de Geneviève de GALARD dont les soins apaisent les blessures. Celles du corps et de l’esprit. Parce que dans c e s s i t u a t i o n s e x t r ê m e s , l e c o u r a g e e t l e m o r a l
s’entretiennent avec autant de soin que les armes.

Dans la boue de Dien Bien Phu, sous le pilonnage de l’artillerie Vietminh, face aux vagues d’assauts incessantes, les Français font preuve d’un professionnalisme, d’un sang-froid
et d’un sens du devoir qui forcent le respect. Un sens du devoir que les derniers mots qu’adresse le général de CASTRIES au général COGNY résument à la perfection : «La fin
approche – dit-il en cette fin d’après-midi du 7 mai 1954- “Nous combattrons jusqu’au bout. Nous détruirons tout le matériel. Au revoir, mon général. Vive la France ! “.
Ces mots, c’est l’honneur dans la sobriété.

Mais, en ce soir du 7 mai 1954, l’enfer, pour les milliers de prisonniers encore valides, ne fait que commencer. L’enfer des marches dans la jungle. Celui des moustiques, de la
dysenterie.
Celui de la boulette de riz grosse comme le poing, trop petite pour rassasier. L’enfer de la captivité, Puis, celui de la mort brutale ou plus lancinante, qui emporte un à un, les
camarades.
L’enfer enfin, parce que c’en est un aussi, de l’indifférence, de la froideur au moment du retour. Je pourrais ajouter ceux du traumatisme et des cauchemars qui souvent ne connaissent pas de fin.

Soixante-cinq ans après, grâce au travail de mémoire, aux associations, grâce au mémorial de Fréjus, grâce aussi à l’inhumation du soldat inconnu d’Indochine à la nécropole
nationale de Notre-Dame de Lorette dans le Pas-de-Calais le 8 juin 1980, cette guerre n’est plus orpheline.
Elle a, pour paraphraser une expression célèbre, autant de «pères que les victoires». Et elle s’inscrit dans la tragique lignée des victoires amères et des défaites glorieuses.
Mais surtout, elle nous oblige. Elle nous oblige d’abord à rendre hommage. Comme aujourd’hui, aux morts pour la France en Indochine. À ceux de Lang Son en septembre 1940.
À ceux de Thakhek, de Dong Dang, d’Hanoï et de Hué en mars 1945. Aux 35 000 soldats tués entre 1946 et 1954 alors qu’ils combattaient sous nos couleurs. Comme en novembre dernier, au milieu de la vaste cuvette de Dien Bien Phu, pour le premier hommage rendu sur place par un chef de gouvernement à nos morts, à tous les morts. Entouré du colonel ALLAIRE et du caporal-chef SCHILARDI, du petit-neveu du général de Castries et de deux Saint-cyriens en grand uniforme qui amenaient avec eux la dignité des armes, je
me suis recueilli devant un sobre obélisque, blanchi à la chaux, qu’un ancien légionnaire a bâti et entretenu durant sa retraite. Ces soldats ne sont pas morts pour l’impérialisme;
ils ne sont pas morts pour une idéologie, ni pour des combinaisons diplomatiques. Ils sont morts pour la France. En ce jour, c’est tout ce qui compte.

Cette guerre nous oblige à poursuivre le travail de mémoire.

Parce qu’une grande nation, c’est une nation qui regarde son histoire en face. Sans altération, ni réécriture. Qui sait reconnaître ses erreurs, et ses mérites, en tirer les leçons.
Pour savoir. Pour avancer.
Ce conflit nous oblige également à consolider la paix avec l’adversaire d’hier, qui, comme tant d’autres, est le partenaire, l’ami d’aujourd’hui. Parce que cette paix – qui
est une véritable «paix des braves» – nos deux pays l’ont payée du prix du sang. Parce que cette paix se développe, s’approfondit. Dans le respect mutuel et dans l’honneur. Une
paix qui nous permet aujourd’hui de construire ensemble notre avenir, celui de la francophonie, de nos entreprises, de nos intérêts stratégiques; l’avenir de milliers d’étudiants et de
scientifiques qui se forment en France et au Vietnam.

Cette guerre nous oblige enfin à reconnaître la chance unique qu’a la France de pouvoir compter, génération après génération, sur des hommes et des femmes prêts à sacrifier
leur vie pour défendre ses valeurs et ses citoyens. Des hommes – comme les premiers maîtres Cédric de PIERREPONT et Alain
BERTONCELLO – qui, quelle que soit la situation, y compris la plus périlleuse, n’hésiteront pas à « combattre jusqu’au bout » pour reprendre les mots du général de CASTRIES.
Parce que c’est leur devoir. Parce qu’en faisant comme leurs prédécesseurs, le choix exigeant de défendre leur patrie, ils s’inscrivent dans la plus noble des traditions. Celle de la
France combattante et éternelle.

Vive la République. Et vive la France.

 

Discours relayé par la FNAPOG – Morbihan, Gérard Bihouise et Jean-Alain Métral