Des Hommes de Mauvignier par Stéphanie RAMOS
« La guerre ne se termine pas quand les armes se taisent. Elle s’installe dans les regards, les silences, les corps brisés. » Cette phrase de l’écrivain vietnamien Dương Thu Hương pourrait résumer l’essence de Des Hommes (2009), le roman poignant de Laurent Mauvignier. Plongée dans les méandres de la mémoire traumatique, cette œuvre explore les séquelles invisibles de la guerre d’Algérie à travers le destin croisé de trois anciens soldats. Ce romancier contemporain réputé pour son style dépouillé et sa profondeur psychologique, y déconstruit les mythes de l’héroïsme militaire pour révéler l’humanité fracturée de ses personnages.
la guerre d’Algérie (1954-1962) reste une « plaie ouverte » dans la conscience française. Mauvignier s’inscrit dans une lignée d’auteurs – de Claude Simon à Pierre Guyotat – qui ont osé les récits de guerre sans glorification. Des Hommes se distingue par son ancrage dans le présent : l’action se déroule en 2000, lors d’un anniversaire familial à La Bassée, où les fantômes du passé ressurgissent.
Ils sont là, dans l’ombre de la cuisine, les fantômes d’Algérie. Quarante ans ont passé, mais l’odeur de la poudre et de la terre brûlée colle encore à leur peau. Bernard, dit Feu-de-bois, serre une bouteille comme on étreint une grenade dégoupillée. Son cadeau pour Solange, sa sœur, n’est qu’un prétexte. Un leurre. Ce qu’il offre vraiment, c’est l’explosion retardée d’un passé qui n’a jamais cessé de saigner.
L écrivain, avec une précision de chirurgien, dissèque les silences qui rongent ces hommes. Des silences épais comme la brume des Aurès, des non-dits qui prennent la forme de cauchemars, de regards fuyants, de mains tremblantes. La guerre n’est pas finie. Elle couve sous la cendre des années, prête à s’embraser au moindre souffle.
Rabut, le cousin, voudrait croire à l’oubli. Mais la mémoire est un chien tenace. Elle grogne dans les coins, montre les crocs quand on lui tourne le dos. Et ce jour d’anniversaire, sous le ciel plombé de La Bassée, la bête se réveille. Les mots jaillissent, maladroits, violents, comme des balles perdues.
Mauvignier ne juge pas. Il écoute. Il capte les murmures étouffés, les cris étouffés, la honte qui ronge comme un acide. Son écriture, hachée, haletante, épouse le rythme saccadé des cœurs meurtris. Les phrases s’entrechoquent, se brisent, laissant deviner l’indicible : la peur, la culpabilité, l’impuissance.
Des hommes, ce n’est pas un roman sur la guerre. C’est un roman sur ce qui reste quand la guerre est finie. Sur ces vies brisées, ces âmes en lambeaux, ces hommes qui ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes. Des hommes qui ont cru pouvoir enterrer l’horreur, mais qui, un jour d’hiver, comprennent qu’elle les a enterrés vivants.
Mauvignier sculpte la douleur avec une grâce cruelle. Son texte, à la fois brut et poétique, est un monument aux disparus de l’intérieur. Des hommes n’est pas un livre. C’est une plaie ouverte, une cicatrice qui parle. Et quand on referme ses pages, on entend encore l’écho des voix perdues, comme un chant funèbre porté par le vent du désert. Des Hommes n’est pas un roman sur la guerre, mais sur ses « après ». En donnant voix à ces soldats oubliés, l’auteur réalise une prouesse littéraire : transformer la douleur en art. Comme l’écrit l’académicienne Danièle Sallenave dans Le Monde (2010), « Ce livre est un tombeau pour les vivants. » À travers une langue à la fois crue et poétique, l’auteur nous rappelle que les guerres ne meurent jamais tout à fait – elles se contentent de changer de visage.

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